La nuit de la Samain
La nuit est tombée. J’avance entre brume et branches nues, dans un silence que seul le vent vient troubler. L’air sent la terre froide, les feuilles en décomposition, la fin d’un monde avant le repos. Le crépuscule s’est effacé, et je sais que cette nuit n’est pas une nuit comme les autres.
L’obscurité n’a rien d’inquiétant. Elle est une caresse lente, un manteau qu’on enfile pour mieux se souvenir. Chaque pas me rapproche d’un espace ancien, hors du temps, où le présent et le passé se confondent. Je sens déjà dans l’air une vibration singulière, comme un appel discret à la mémoire.
Au loin, une lueur tremble. J’approche. Le cercle de pierres se dresse, immobile depuis des siècles, gardien des passages. Au centre, un feu brûle, rouge, profond. Les flammes s’élancent vers le ciel comme des langues d’ancêtres. J’avance jusqu’à sentir la chaleur sur mes joues. Le bois craque, respire, parle. Chaque étincelle me semble un mot oublié. Autour du brasier, la terre est noire, foulée par ceux qui sont venus avant moi. Je distingue des symboles gravés dans la pierre, des runes effacées que la mousse protège. Le feu, lui, n’a pas d’âge. Il ne consume rien : il relie. Son souffle me traverse, me rappelle que tout ce qui brûle renaît autrement.
Je m’assieds sur une pierre froide. Je tends les mains vers le feu. Autour, quelques silhouettes s’agitent dans l’ombre — vivants, morts, peut-être les deux à la fois. Je dépose sur une table basse un morceau de pain, un peu de lait, une galette chaude. Offrande silencieuse pour celles et ceux qui m’ont précédé. Je prononce leurs noms. Le vent se lève, léger, comme s’il répondait. L’air se charge d’une solennité que je ne peux décrire. Les flammes projettent des ombres mouvantes, comme des souvenirs incarnés. Rien n’effraie, tout apaise. Dans le craquement du bois, j’entends des voix d’autrefois. Elles ne demandent rien. Elles veillent.
Un instant, j’ai la sensation de traverser le temps. Le feu n’éclaire plus seulement mon visage : il révèle d’autres visages, d’autres nuits, d’autres Samain. Je vois les druides rallumer les foyers, les enfants courir masqués pour tromper les esprits, les anciens réciter des bénédictions pour protéger les vivants. Et je comprends que je suis là, parmi eux, simple maillon d’une longue chaîne. Tout se superpose : les siècles, les gestes, les prières. Je sens sous mes pieds la pulsation du sol, lente, régulière, semblable à celle d’un cœur. Je ferme les yeux, et c’est comme si la terre me respirait. Dans ce souffle millénaire, je trouve ma place sans la chercher.
Je ferme les yeux. J’écoute. Le feu me parle d’équilibre : fin des récoltes, début du repos, mort apparente avant la renaissance. Tout s’endort pour mieux revenir. Je laisse venir les présages sans chercher à les comprendre. Le feu sait mieux que moi. Une paix étrange m’envahit. Pas la paix du silence, mais celle de la continuité. Celle des choses qui se savent éternelles sans avoir besoin de le dire. Le feu, la nuit, la mémoire. Rien ne s’éteint : tout se transforme.
Quand l’aube paraîtra, je partirai. Le brasier se sera éteint, la brume effacera les traces de pas. Mais je garderai en moi la chaleur du feu, la présence invisible des absents, et la paix étrange de cette nuit suspendue entre deux mondes.
Samain. La fin, le recommencement. Le souffle qui relie tout.


