Le vide au milieu

Il avait dit qu’il avait besoin d’une coupure. De ses bras. D’elle.

Mais ce matin-là, il ne savait plus très bien de quoi il avait réellement besoin. Peut-être d’air. Peut-être de silence. Peut-être de quelque chose qu’il ne savait plus nommer.

Les larmes venaient sans prévenir, sans raison claire, comme si son corps avait pris la relève de son esprit. Il sortait du bureau, encore et encore, incapable de rester enfermé trop longtemps entre quatre murs, incapable aussi de vraiment respirer dehors. Tout semblait étroit, gris, saturé.

Ce n’était pas seulement le manque d’elle. C’était tout le reste. Ce monde qui s’effrite, les tensions, les injonctions, les mots creux qu’on répète pour tenir. Ce métier qui use. Ces gens qui jugent. Ces équilibres fragiles qu’on maintient à bout de souffle. Et cette pluie qui s’invite chaque jour comme pour rappeler que le ciel aussi fatigue.

Il avançait quand même. Par réflexe plus que par force. Il se disait que tout cela finirait par passer, comme un orage lent à mourir. Mais au fond, il sentait bien que ce n’était pas seulement une question de temps.

Ce qu’il traversait n’était pas une simple fatigue. C’était un épuisement d’âme, un trop-plein de tout, un vide au milieu.

Un vide au milieu.

Un espace sans contours, sans voix, où même les pensées semblaient s’essouffler. Il croyait d’abord que cela passerait, que les jours finiraient par s’alléger, qu’il suffirait de dormir, de respirer un peu plus fort, de se dire que tout irait mieux. Mais les semaines s’empilaient, et rien ne changeait, sinon la fatigue qui s’enracinait.

Il tenait. Chaque matin, il se remettait debout comme on relève une ruine. Il parlait, souriait, donnait le change. Et le soir, le corps se souvenait : les larmes revenaient, comme une habitude triste. Il pleurait sans bruit, pas seulement de douleur, mais d’épuisement d’exister encore. D’avoir tenu une journée de plus. D’être encore là, sans trop savoir pourquoi.

Il y avait parfois une étrange gratitude au milieu de tout ça — une reconnaissance sourde d’être encore en vie, d’avoir résisté une fois de plus. Mais cette gratitude portait en elle un vertige : celui de comprendre que le chemin à parcourir semblait infini, que chaque pas coûtait davantage, que les forces s’effilochaient comme un tissu trop lavé.

Il ne se sentait ni perdu ni sauvé. Simplement suspendu. Entre le besoin de tout arrêter et celui, plus fort encore, de ne pas décevoir. Entre la peur de sombrer et la honte de ne pas y arriver seul.

Et dans cette tension constante, il n’y avait plus que cette pensée qui revenait, tenace, presque animale : si ses bras pouvaient l’entourer, ne serait-ce qu’un instant, il saurait peut-être encore où se trouve le nord.

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