Ceux qui partent (extrait)
Un ciel d’ocre et de cendres. La route s’étire à perte de vue. Bordée de pins secs, d’arbustes brûlés par le soleil.
Le moteur ronronne doucement, régulier, presque apaisant. Sur le siège passager, un carnet. Reliure noire. Coin écorné. Il est ouvert à une page… où quelques mots, à peine lisibles, ont été griffonnés à la hâte. On distingue à peine l’écriture. Les lettres tremblent, inclinées. Comme si elles avaient été tracées dans un souffle… entre deux battements de cœur. Quelques noms. Une adresse. Une phrase raturée, peut-être un adieu.
La voiture avance lentement. Comme si elle cherchait à retarder l’inévitable. Dans l’habitacle, le silence est pesant. Pas de musique. Juste les souvenirs, entassés derrière les vitres. Ils s’accrochent au tissu des sièges, glissent entre les coutures, se faufilent dans les interstices du tableau de bord. Ils sont là. Tapis. Patients. Le conducteur, qu’on ne voit pas, garde les yeux rivés devant lui. Pas de détour. Pas de retour.
Au loin, la mer se devine. Bleutée. Tranquille. Indifférente. Un paysage qui semble déjà savoir. Comme s’il avait vu ce genre d’histoire mille fois et qu’il en connaissait déjà la fin.
Le carnet se referme, d’un souffle. Une main l’effleure. Hésite. Puis le repousse. Elle tremble à peine… Mais le geste est lourd. Une tension imperceptible s’y attarde. Comme si chaque centimètre de mouvement pesait. Le poids d’une décision.
Dans les reflets du pare-brise, un visage passe brièvement. Fatigué. Présent, mais ailleurs. Un visage creusé par l’attente. Par les nuits sans sommeil. Par toutes les choses qui n’ont jamais été dites. Comme si l’homme au volant ne roulait pas vers un lieu mais vers une décision.
Il y a des voyages qu’on ne fait qu’une fois. Des voyages sans bagage. Sans retour. Sans témoin.
Des voyages qui changent tout, mais qu’on ne raconte jamais. Peut-être parce qu’ils ne laissent pas de trace. Ou alors parce qu’ils les laissent toutes. Mais qu’on refuse de les lire.
Le soleil descend. L’ombre gagne. La voiture, elle, continue. Et quelque part, dans le silence du moteur, dans le froissement discret du papier refermé, une vie entière tient dans la promesse que l’on ne fait qu’à soi-même.

