Noël sans eux
Demain soir, c’est le réveillon de Noël. Et je serai seul.
Je n’essaie plus de donner une autre lecture à cette phrase. Je ne cherche plus à la rendre supportable. Elle est ce qu’elle est. Elle me retourne le ventre.
J’ai cinq enfants. Et aucun ne sera là, près de moi.
L’aîné a 25 ans. Il habite à Paris, non loin de moi et de mon lieu de travail. Sur le papier, c’est proche. En réalité, on ne se voit presque pas. Cette proximité est presque une provocation. Elle rappelle que l’absence n’est pas toujours une question de kilomètres, mais de liens qui se sont distendus sans qu’on sache exactement quand ni comment.
Ma fille a 21 ans, mon fils en a 17. Je les regarde aujourd’hui et je réalise quelque chose de simple et violent : je ne les ai pas vus grandir. Je ne parle pas d’amour. Je parle de présence. Du quotidien. De ces moments ordinaires qui ne font pas événement mais qui construisent une relation. Je ne sais pas à quel moment l’enfance s’est effacée. Je sais seulement qu’un jour, ils étaient petits, et qu’un autre, ils ne l’étaient plus. Entre les deux, je n’étais pas vraiment là.
Et puis il y a mon fils de 11 ans, et celui de 8 ans. Eux, je ne les ai pas vus grandir parce qu’ils ont grandi ailleurs. La famille d’accueil. Les décisions. Les visites médiatisées, avec un cadre strict. Les délais. Ils ont passé plus de deux ans loin de moi. Le plus jeune y est de nouveau, et le restera au moins jusqu’en juin 2026. Je sais donc déjà que je vais manquer encore des années. Des âges. Des étapes.
Ce n’est pas une douleur spectaculaire. Elle ne fait pas de bruit. Elle s’installe, insidieuse. On apprend à vivre avec une attente permanente. Avec une présence sans contact. Avec un amour sans gestes.
Noël ne laisse aucune échappatoire. Quand les enfants ne sont pas là, l’absence n’est pas symbolique. Elle est physique. Elle serre. Elle rappelle ce que je n’ai pas été. Ce soir-là, je ne regrette pas seulement des moments manqués. Je regrette une vie de père que je n’ai pas vécue comme elle aurait dû l’être. Je regrette de ne pas avoir vu. De ne pas avoir su. De ne pas les avoir protégés. De ne pas avoir été là. De ne pas pouvoir rattraper. Il y a de la culpabilité dans tout ça. Même quand on sait expliquer, même quand on sait rationaliser, elle est là quand même.
Je n’ai pas de leçon à tirer. Pas de message à faire passer. Pas de lumière à allumer à la fin. La pensée ne suffit pas quand l’absence prend toute la place.


